Si Marine Le Pen était directrice de l’ESCP

Tome I

par Louis Vendel, illustrations de Manor Askzi

Après avoir orchestré un vil putsch rappelant le coup d’état et la prise du Palais d’hiver par Lénine et les Bolcheviks, Marine Le Pen s’installait à la tête de l’ESCP. Impuissants, les étudiants de l’école, qui profitaient sereinement de sa cour qu’inondait le soleil, virent les hommes de la police politique du Parti frontiste se saisir des lieux. Ces derniers, répondant aux ordres de Bruno Gollnisch, tous vêtus de noir et armés de parapluies, avaient tout ce qui donne un air d’apparat, mais dégageaient pourtant une austérité insupportable. A cet instant où ils arrêtèrent leur marche militaire pour ancrer leurs bottines dans le ciment, ils semblaient abolir le temps. Nulle résistance à mater dans ces beaux bâtiments qui virent jadis Jean-Baptiste Say fouler leur parquet, car l’assistance était comme pétrifiée par l’incompréhension.

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Marine Le Pen fut amenée au milieu de la cour par ses porteurs. Du haut de son trône, érigé pour l’occasion, elle prononça ses premiers mots dans l’enceinte de la toute première école de commerce du monde. « J’prends pas d’Ke-co, mais j’suis Al comme Pacino* », lança-t-elle fièrement comme pour introduire, non sans panache, son propos. Les premiers décrets tombèrent. Chacun d’eux fit frissonner la foule d’étudiants, consternée par la scène qui se déroulait sous ses yeux. Le tout premier, sans doute le plus terrible, fut à peine une surprise. Tous les étudiants étrangers furent condamnés au cachot. Alors qu’elle continuait à entonner son discours, les hommes de Bruno Gollnisch se saisirent des étudiants non-autochtones, et les traînèrent au local de Polyphony, vidé de ses instruments et de ses meubles, et transformé en une effroyable geôle. Les décrets suivants s’enchaînèrent et rapidement dans la tête des Scépiens le nouveau visage de leur école passa de l’esquisse à la vue de détail. Le plan du Parti se concrétisait. Ses hommes s’activaient dans les salles et les couloirs, installaient du matériel de surveillance, déchiraient les affiches qu’ils remplaçaient par des images de propagande, faisaient de chaque écran le support d’une photo de Marine Le Pen – posant seule devant un pâturage aux couleurs enchanteresses, au premier-plan duquel était inscrit en lettres capitales : « L’IGNORANCE C’EST LA FORCE** ». Par la transformation du programme d’enseignement, le Parti voulait insuffler aux élèves la foi qui les guiderait vers le vote identitaire.

Le Parti avait classé les élèves en deux catégories distinctes : ceux, majoritaires, dont l’on jugeait qu’ils pouvaient potentiellement entrer dans les rangs en les abêtissant, et ceux qui pour des raisons très variées laissaient au Parti peu d’espoir de les transformer en fidèles défenseurs d’un retour au Franc. Alors que la première partie suivait des cours intensifs d’abrutissement, le Parti n’avait un temps su que faire de la deuxième. Ces élèves n’étaient pas aptes à suivre le programme qu’il avait mis en place, et pas assez vilains pour rejoindre, comme leurs camarades étrangers, la geôle de Polyphony. On avait alors décidé de les enfermer au premier sous-sol, car on ne savait pas non plus quoi en faire. Le vieux bar de l’école servait d’entrepôt aux hommes du Parti et on pouvait y accéder, par l’escalier qui menait toujours au réfectoire, et par l’escalier qui menait encore à la salle de sport. Au-delà, dans ce qui était autrefois le « couloir des associations », les hommes de Bruno Gollnisch n’allaient jamais. On avait dressé une grille aux barreaux de fer, dont l’espace entre eux pouvait à peine laisser passer l’avant-bras d’un homme. Jusqu’à cette grille, le Parti avait l’absolue maitrise de tout ce qui se passait dans l’école. Après celle-ci, le Parti n’était plus maître de rien. Car de l’ancien bureau des élèves jusqu’à elle, avait été créée une vaste zone de non-droit, où l’on avait jeté la trentaine d’élèves qui ne devait pas suivre le programme du Parti. Placée comme en quarantaine, ces étudiants vivaient isolés de tout, dans un environnement qu’on aurait dit volontairement conçu comme un objet de torture en-soi. Pas d’électricité. Plus aucune lumière lorsque les téléphones eurent usé leur batterie, et les briquets leur gaz. Pas de chauffage. Pas d’accès indépendant à une source d’eau ou de nourriture autre que la grille, où les gardes venaient déposer quelques vivres de façon impromptue, de sorte que les étudiants ne s’amassent pas devant elle en attendant l’heure du repas. Il fallait y aller plusieurs fois par jour pour voir si les hommes en noir n’avaient pas balancer sur le sol de quoi étancher un peu sa soif et remplir son estomac vide. Les plus intègres et les plus scrupuleux prévenaient leurs camarades lorsqu’ils trouvaient de quoi boire et manger devant la grille, les plus malins et les plus mesquins tentaient de faire des réserves pour eux-seuls, et cela créait régulièrement des conflits entre les damnés. Et les allées et venues entre la grille et son asile – asiles qui étaient situés dans les anciens locaux d’association, et constitués individuellement par chacun et pour soi seul, des draps, canapés, coussins, matelas, tables et autres meubles trouvés – étaient un effort éprouvant, car, si l’œil finissait par s’adapter, l’obscurité était telle qu’il fallait par prudence avancer à tâtons. Les jours passaient. Certains parvenaient à améliorer un peu leur condition en arrangeant du mieux possible leur abri avec les objets qu’ils trouvaient ou qu’ils troquaient, et l’embryon d’une société souterraine commençait à voir le jour pour ceux-là. D’autres, voyaient leur état physique et mental se dégrader dangereusement, car vivre ainsi leur était insupportable, et ils peinaient de plus en plus à trouver en eux la force qui les poussait à essayer de survivre. La sélection naturelle, en somme…

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En haut, certains devenaient déjà bêtes. En plein cours, Rodolphe, qui n’était plus familier avec les joies de la rétention, s’écria : « De l’eau ! De l’eau que j’pisse à foison ! ». Avant que le surveillant n’ait pu réagir, Marine Le Pen fit brutalement apparition sur l’écran de toile de la classe grâce au projecteur. Rien de ce qui se passait dans ses bâtiments ne pouvait lui échapper. « Encore une remarque du genre Rodolphe et j’te fais le chibre façon steak tartare, et tu feras la vidange assis jusqu’à la fin de tes jours ! » lança-t-elle à Rodolphe. Le surveillant ajouta en hurlant : « Ici on boit pas d’eau. T’va quand même pas te plaindre qu’on n’a pas assez d’choix. J’avions tout ce qui faut pour t’soulager la panse ! ». 8.6, 7.2, Maximator, rouge qui tâche, le Parti contrôlait scrupuleusement ce que mangeaient et buvaient les étudiants. Certains anciens piliers du regretté Quatter pensaient avoir une licence en bourrage de gueule avant l’avènement du règne de Marine Le Pen, ils étaient loin du compte. Dès l’aurore, le mauvais vin coulait dans les veines des étudiants, et transmettait à leurs joues et leurs grosses truffes d’ivrognes sa couleur pourpre. Tous les jours c’était la Saint-Ballantines, et William était Peel à l’heure***. La licence n’était plus qu’à 100 verres de sky. Marine Le Pen qui imposait encore son visage revêche aux élèves par le télécran, marqua une pause avant de lancer à Rodolphe (tel Patrick Abitbol, elle avait le sens de la punchline) : «  wallay billay si la brigade de répression des têtes de cul passe tu prends 10 ans ferme ». Pas un rire dans la classe. Pas même l’ébauche d’un sourire. Ce n’était pas tellement parce que les élèves craignaient Marine, mais davantage parce qu’ils n’avaient saisi qu’un mot sur deux, signe que la stratégie du Parti portait ses fruits. Les graines de la bêtise qu’il avait semées dans les classes avaient donné naissance à des bourgeons gorgés de vie, dont certains avaient déjà éclos.

Le Parti jubilait. Mais il ne se doutait pas que sous l’école, dans le labyrinthe obscur où étaient enfermés les criminels-par-la-pensée, une société souterraine commençait à germer, et, portée par la fougue révolutionnaire, à préparer la rébellion qui allait anéantir la souveraineté établie.

* : Seryo, Anflash – Que de la haine

** : 1984

*** : Hugo Boss et Davodka