Phénomène JuL : un OVNI dans le rapjeu

Par Pauline Deydier & Alban Malherbe

Si Roland Barthes avait écrit ses Mythologies en 2016, il est fort probable qu’entre le chapitre sur le selfie stick et celui sur Pokemon Go, la part belle aurait été faite à JuL, véritable mythe du XXIème siècle. Alors que le rappeur marseillais réalise un démarrage exceptionnel avec son nouvel album, « L’Ovni », sorti le 2 décembre dernier, Streams a souhaité mener l’enquête pour mieux comprendre les raisons de son succès.

Pourquoi le mythe JuL ?

Rien ne prédisposait Julien Marie à percer dans le rap. Ni son nom, ni son surnom (est-il besoin de rappeler que JuL est l’anagramme de luge?), ni son physique à mi-chemin entre La Boule et Winnie l’Ourson, ni même son emploi précédent en tant que vendeur de piscines, encore moins son style capillaire et sa prose… « épurée ». Pourtant, JuL est l’artiste le plus écouté sur Spotify en France en 2016 et son album figure au top 5 des ventes physiques et des téléchargements depuis le 2 décembre 2016.

C’est qu’il y a moult façons d’expliquer le succès de Julien Marie. Décortiquons-les ensemble point par point, si vous le voulez bien.

En tout premier lieu, quelques explications musicales. Julien nous ambiance clairement grâce à ses « skills musicaux ». Dans la plupart de ses sons, le rythme est entraînant (cf. Briganter*, Tchikita*), et nous donne envie de nous trémousser dans nos petites espadrilles sur une ambiance caribéenne caliente.

Mais l’auteur-compositeur-interprète sait aussi ralentir la cadence avec des sons plus « posés », un BPM* plus lent, des musiques qu’il affectionne particulièrement en définitive (cf. Mama). Son succès vient en fait de son adaptabilité, et de sa simplicité : Jujujul ne fait que raconter le quotidien du quartier. Comme il le dit lui-même, il raconte ce qu’il se passe devant lui. Critiquée et critiquable, sa voix trafiquée à l’auto-thune, accompagnée de son accent pur produit de Marseille lui a, mine de rien, permis d’imposer son style désormais facilement reconnaissable.

Deuxièmement, une stratégie de communication originale : même si JuL est très peu présent dans les médias, du fait de sa timidité, ce sont bien ses passages sur Skyrock qui l’ont fait passer au next level. JuL, accompagné de tout Saint Jean la Puenta derrière lui, pose des freestyles dans Planète Rap depuis 2014, ce qui lui a permis d’étendre son influence dans tous l’hexagone de France et de Navarre. Que l’on aime ou non, ses featuring sont bien choisis d’un point de vue médiatique et ils lui donnent encore une fois la possibilité de conquérir un nouveau public de type groupies de Vitaa*, Maître Gims* et autre Gradur*. Mention spéciale au featuring avec Kenza Farah, à qui on fait de gros bisous ; Kenza, si tu nous écoutes !… Enfin, même si vous non plus votre grand-mère n’arrive pas à le faire correctement, vous conviendrez que le signe JuL marque les esprits. C’est un peu la quintessence du génie de sa stratégie de la saturation, au même titre que sa fréquence de 5 albums par an.

Troisièmement, les raisons capillaires :

Enfin, le personnage de JuL plaît parce que, justement, il n’en est pas un. Au-delà de la simplicité de ses musiques et de ses lyrics, JuL a su conserver une certaine authenticité dans son mode de vie. Malgré son énorme succès, il reste très proche de son quartier, « Saint Jean la Puenta » (nous recherchons d’ailleurs des personnes susceptibles de détenir des informations officielles sur l’origine du nom de ce quartier). On voit le jeune rappeur sur l’internet, par exemple, dans des mises en scène vidéographiques, cabrer tard le soir car il ne trouve pas le sommeil (qui ne l’a jamais fait et oserait lui jeter la première pierre qui roule n’amasse pas mousse ?), ou encore taper un foot avec les potos* de Saint Jean.

JuL, c’est le bon samaritain du rap, très pacifiste (pour un rappeur), rarement dans l’excès (nous passerons ici sous silence le quatrième vers du refrain de « Sors le cross volé », autrement appelé « Sort le cross volé » ou encore « Cross voler » sur la toile). C’est cette simplicité jamais égalée qui fait de JuL un OVNI dans le rap game : « J’ai le buzz, mais je ne roule pas en R8 », clame le jeune homme dans Là où la vie me mène.

En fait, JuL c’est un mec du ter-ter* plutôt terre-à-terre. Il a parfaitement compris les attentes de son public : mettre du Jul, c’est déconnecter totalement. Un peu comme quand on se met sur D8, tranquilou, petite télé réalité, posément. Pour toutes ces raisons, le public principal de JuL reste une population peu aisée, sudiste, essentiellement des quartiers marseillais, de Saint-Jean la Puenta ou d’ailleurs, dont le parangon reste Sonia, 40 ans, mère de Sarah, 12 ans, toutes deux excitées à l’idée de payer 45€ chacune pour rejoindre la « Team Jul » au Dôme.

Et lorsqu’on quitte la planète Marseille, comment s’exporte la « culture JuL » ?

Prenons Edouard, 19 ans, étudiant en Droit à Paris II et habitant rue de Passy. À n’en pas douter, Edouard n’écoute pas JuL comme Antho et Jerem, moulés dans leurs survet Sergio Tacchini, moustache naissante et cheveux gominés, la roue avant pointant la Bonne Mère… D’abord parce qu’Édouard écoute Julien Marie dans un casque Beats Solo3 Wireless Gold, alors que les deux autres font hurler leurs Nokia 3310. Mais sans doute aussi parce que la réception de l’œuvre julienne (rien à voir avec les légumes) se fait sur deux modes différents.

Ce diptyque à peine cliché pose la question suivante : les référents culturels de ces deux publics ne déterminent-ils pas des attitudes différentes vis-à-vis de JuL ?

L’idée d’une œuvre à deux degrés de lecture parait a priori probante : en bas des blocks, fierté et premier degré ; dans les immeubles haussmanniens, un second degré teinté de mépris. Mais non. L’explication serait bien trop simpliste.

Venant de catégories sociales culturellement plus « dotées » que les autres, est-ce vraiment de la moquerie ? À l’heure où nous écrivons cet article, nous ne pouvons nous empêcher de balancer nos épaules de droite à gauche sur un bon vieux « Tchikita » des familles. La moquerie ne serait-elle pas, dès lors, une stratégie de dissimulation ? Combien sommes-nous à aimer JuL « en secret », maquillant notre passion sous le dénigrement d’une subculture socialement dévalorisée ? Il serait peut-être temps d’admettre que ce mec nous fait du bien.

Sans doute, les bataillons de la bien-pensance se dresseront toujours pour crier au déclin de la culture. Et il faut bien avouer que chaque nouveau clip de JuL amène de l’eau à leur moulin (cf. On m’appelle l’OVNI, chef d’œuvre artistique s’il en est). Mais reléguer Julien Marie au plan de la culture illégitime serait à la fois une ineptie et une erreur. Une ineptie car, qu’on le veuille ou non, celui qu’on appelle l’OVNI fait désormais partie de notre panthéon national. Ou du moins, de celui des 15-24 ans – on se souvient du signe de ralliement hésitant d’Alain Juppé, pourtant idole des d’jeuns, face à la horde de fans de Jujujul qui croisait son chemin en octobre dernier.

Enfin, dénigrer JuL serait raisonner selon une dichotomie bourdieusienne dominants/dominés un peu dépassée : aujourd’hui, les pratiques culturelles doivent avant tout être analysées sous l’angle de l’éclectisme et de l’omnivorisme(1). Et sur ce point, il y a deux écoles. D’un côté, ceux pour qui le panachage des répertoires culturels est surtout le fait des classes cultivées (exemple : le Parisien du 16ème écoutant à la fois MC Solar et PNL). De l’autre, les tenants d’un éclectisme étendu, comme Bernard Lahire, pour qui les répertoires culturels dissonants (entendons par là : éclectiques) sont la règle et non l’exception : « D’une manière générale, les profils dissonants « recrutent » dans tous les milieux sociaux »(2). Dans les deux cas, exit le snobisme intellectuel et bonjour la diversité.

De fait, la frontière entre « haute culture » et « sous culture » se trouve de plus en plus brouillée par l’hybridation des espaces culturels individuels, phénomène encore renforcé par l’arrivée d’internet. Dans le cas de JuL, le constat est sans appel.

Seulement voilà : en voyant Yann Moix s’acharner injustement sur Nekfeu, on peine à imaginer que JuL ait un jour sa place dans le désormais célèbre fauteuil d’ONPC ou dans tout autre média grand public. Quoique, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. L’écrivain polémiste s’est récemment excusé au micro de Nikos Aliagas sur Europe 1 : « J’ai un peu plus écouté ses disques et je me suis dit que je m’étais trompé. ».

Bien sûr, JuL n’est pas Nekfeu et il est loin d’être un auteur à textes, mais ça ne l’empêchera pas de faire partie des « mythes » français du XXIème siècle et d’être cité dans les livres de Culture G de nos enfants, lorsque le thème de philo des prépas EC sera « La crizomic* ».


(1) BERGÉ Armelle et GRANJON Fabien, « Éclectisme culturel et sociabilités. La dimension collective du mélange des genres chez trois jeunes usagers des écrans (enquête) », Terrains & travaux, 1/2007 (n° 12), p. 195-215.

(2) LAHIRE Bernard, 2004. La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte.


Lexique à l’usage des habitants du XVIème arrondissement de Paris et de Neuilly-sur-Seine

*Briganter = ???
*Tchikita = Surnom trop choupi donné par JuL à sa bien-aimée.
*BPM = Beats per minute.
*Potos = Les amis, la camaraderie.
*Ter-ter = Le quartier, zone interdite, dite de « non-droit ».
*Vitaa, Maître Gims, Gradur = Autres éminents représentants de la « variété française » actuelle (?).
*La crizomic = Nom du street album de 2014 de Julien Marie, contraction de « la crise au microphone ».

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