La vie n’est qu’une ombre errante

par Corentin Jaouen

 

« La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur

Qui se pavane et s’agite une heure sur la scène,

Et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire

Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur,

Et qui ne signifie rien. »

Macbeth.

 

Ca commence par des mots volés au hasard de discussions. Des murmures. Fusillade, Paris, Blessés. Rien d’assez précis pour gâcher une telle soirée. Puis peu à peu les discussions s’accordent, les portables s’éclairent, les visages s’assombrissent. La prudence reste de mise dans les discours mais les informations s’épaississent. C’est le nombre vertigineux de messages reçus qui fait prendre conscience à chacun que l’épicentre est tout proche. Une fois les proches prévenus, on s’interroge sur le sort des « autres », on prend des nouvelles, on est souvent rassuré mais une simple question sans réponse alourdit l’air. L’alcool libère les pleurs, la musique n’est plus audible, plombée par la cacophonie furieuse d’une foule en suspens. Puis vient le temps des questions. Que fait-on ? Où va t’on ? Reclus dans l’école, cette prison salvatrice, beaucoup veulent s’échapper mais le vertige de la rue les rappelle à la raison.

 

L’information continue son irrésistible ascension : les on-dit si abstraits sont frappés par la froideur réaliste des chiffres qui commencent à fleurir sur les chaines d’informations. Toutes sortes d’experts, frappants d’opportunisme, déversent leurs prophéties, les conclusions sont tirées depuis bien longtemps. La foule, ivre de réalité, semble absorbée par cette effusion d’information. Mais le véritable spectacle n’est pas à trouver sur les écrans. C’est dans les yeux de la foule qui scrute, hagarde, l’éternel retour du flux d’information qu’on lit le mieux la substance du sentiment collectif. C’est une foule passive qui reste dans l’attente de sa morphine cognitive : elle veut savoir. Les vieux démons, qui n’attendaient que ça, refont surface sans n’avoir jamais vraiment disparu. Les comparaisons sont susurrées. Le bilan s’alourdit, le 13 Novembre se fait un nom.

 

la vie n'est qu'une ombre

 

La soirée s’estompe et ralentit : les portes s’ouvrent, la foule n’en est plus une, chacun couvre ses arrières. C’est l’heure de rentrer, l’heure de démystifier la rue. C’est l’étape décisive de la première descente à la réalité. Le retour au cocon est l’occasion de prendre le pouls de la portée de ce crépuscule funeste. On y retrouve les mêmes alliés de circonstance : c’est l’opportuniste symphonie des symboles qui est jouée sur la toile. Le monde prie pour Paris. Le monde se pare de Bleu Blanc Rouge. La solidarité fait son grand retour, comme toujours à contretemps.

Puis le temps de la réflexion personnelle nous rattrape sur l’oreiller. Le fameux moment philosophique des fins de soirées a un goût pourtant bien amer. Et maintenant ? On repousse encore un peu la confrontation en se ressassant la curieuse mélodie d’une soirée faite de bruit ou de fureur. La sirène des ambulances berce l’âme, on se rêve martyr. On pressent la force des événements sans toutefois pouvoir la saisir. C’est trop tôt. Et maintenant ?

 

Le réveil a tout d’une gueule de bois classique mais cette fois ci c’est le cœur qui souffre. Les antalgiques sont à trouver dans l’échange, dans la désacralisation collective d’une soirée trop personnelle. Des discussions banales mais salvatrices. Les ressentis sont différents mais la question est la même. Et si plus rien n’était comme avant ? Un bref regard par la fenêtre suffit à montrer que la vie a repris son cours. Mais les regards sont fuyants, le climat suspicieux, l’allure rapide. Le traumatisme semble suspendu dans l’air.

Le recul est plus grand, les interrogations plus profondes. Le deuil est civil cette fois ci. Les questions sont civiles cette fois ci. La société qui avait soigneusement évité de répondre aux questions de Janvier ne peut désormais plus se cacher. Bien sûr il y a eu des centaines de victimes mais ce qui s’est évaporé avec elles n’est aucunement quantifiable. C’est toute une innocence, une candeur civile qui s’en est allée. La société n’est plus un dieu immortel et inébranlable. C’est un corps nu, faible, pâle.

 

Face à cette faiblesse, la tentation d’une réaction immédiate et stridente est pressante. C’est pourtant la pire réponse à apporter à cette menace incolore, ce bruit insaisissable, cette lame insinue. Dans cette bataille nous ignorons encore comment gagner. Mais nous savons comment éviter de perdre. Ne cédons pas à l’odieux chantage de nos pulsions les plus viles. Ne sacrifions pas notre humanité. Notre arme c’est notre âme. Le besoin de coupables qui se fait sentir doit être refoulé. La chasse aux sorcières nous renvoie aux périodes les plus sombres de l’histoire. La haine n’est que servitude. La parole des nouveaux prophètes qui, pleins d’opportunisme, achèvent cette société malade en opposant ses membres, ne doit pas anesthésier le débat public qui doit incarner l’unique relève. Dans cette lutte, il faut s’interroger sur ce que nous avons à défendre. C’est le sens même du projet que nous voulons porter qui doit être interrogé.

Prier ne suffit pas, prier c’est rester passif et s’en remettre à Dieu. C’est la société qui doit se rêver en Dieu. Ce sont ses membres qui doivent être ses héros. Comme la nature de cette lutte contre l’ombre errante semble encore nous échapper, il faut dépasser le bruit et la fureur pour mieux s’y préparer en accord avec nos couleurs. Ne soyons pas nos propres bourreaux.

 

Le reste ne signifie rien.