Critique de la raison digitale : réseaux sociaux et lien social

Crédits dessin : Louise Hourcade

Par Alexandre Glaser

Il est aujourd’hui, plus que jamais peut-être, difficile de tenir un discours cohérent, nuancé et subtil sur l’ère du numérique, sans du même coup retomber dans le travers déplaisant du crachat de venin (« la technologie, c’est de la merde » #sentfrommyiphone7) ou du propos simplificateur qui cherche à tisser des liens de causalité trop fins ou trop lointains entre des évènements faiblement corrélés (tout le monde se connecte sur Facebook et se parle sur Messenger = la communication est morte = les réseaux sociaux provoquent un délitement du lien social). Pour autant, refuser toute interrogation sur les conditions de possibilité des réseaux sociaux, sur ses dangers – sociaux, ontologiques ou politiques, c’est condamner d’avance toute distance critique avec les réalisations technologiques, et c’est du même coup s’abandonner aveuglément à un certain oubli de soi et de l’autre.

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Le message de Black Mirror

Black Mirror est sans aucun doute l’une des séries les plus justes – dans le discours qui la sous-tend, sur les réseaux sociaux : épisode après épisode, dans un monde parfaitement dystopique, elle dresse un diagnostic sans concessions de ce qui pourrait arriver si l’essor des nouvelles technologiques continuait du même train inarrêtable. Des puces implantées en chacun de nous qui permettraient de ne RIEN oublier aux recompositions virtuelles de personnes décédées, rien ne semble lui échapper. Et ça met mal : chaque épisode m’a fait rentrer dans un cycle profond de dépression.

L’intérêt du questionnement de Black Mirror est précisément qu’il se polarise sur la disparition de la frontière entre réalité empirique et réalité virtuelle. C’est un lieu commun que d’affirmer que les nouvelles technologies ont pénétré notre contemporanéité. Mais cela n’en est pas un que d’analyser par quel moyen cette coalescence naissante entre deux mondes attaque progressivement le moins dynamique des deux : la réalité empirique. Le tout premier épisode (SPOILER) de la série raconte comment le premier ministre britannique, sous l’influence d’une menace virtuelle, baise un cochon (#sexenonprotégé) en prime time TV. Sous-estimer l’influence des réseaux sociaux dans le monde politique a constitué une erreur fréquente des stratégies électorales des hommes politiques jusqu’en 2012. Black Mirror pousse le raisonnement à l’extrême : et si, d’un simple outil, les réseaux sociaux se muaient en forces présidant à l’action politique ou personnelle ? [1]

 

Les arguments, discours et fictions pré-apocalyptiques ne manquent pas : la science fiction d’Asimov s’inquiétait du même danger qui croît à l’horizon, celui que la technique (dans son cas robotique) n’échappe à celui qui l’a mise au monde, passant du statut de création à celui de créateur. Ce risque d’inversion de la hiérarchie des normes est plus fort que jamais, il me semble, à l’ère du Web 2.0.

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L’actualisation du newsfeed Facebook est devenue une pratique sociale, agrégée à tout un habitus de procédures automatiques dont on ne sait se détacher (les stories Snap, les tweet sans intérêt etc.). Les réalités décrites par ces discours sont toujours achroniques mais elles partagent avec notre monde une ressemblance frappante : l’emprise anthropologique sur les nouvelles technologies faiblit, pour le meilleur comme pour le pire. Les possibilités qu’elles ouvrent dans les situations critiques (attentats, maladies graves etc.) ont pour retombées négatives : une mutation dangereuse, à l’échelle du quotidien, des rapports structurants le lien social.

 

Destruction ou renforcement du lien social ? L’approche User-Oriented du Web 2.0 

La spécificité du web 2.0 réside en partie dans l’inter-connectivité qu’il rend possible : un profil facebook sert pour instagram, pour soundclound etc. Tout est en lien et rien ne se perd. Dès lors, la construction d’une identité virtuelle devient naturellement une nécessité : d’abord seconde, elle est progressivement du même ordre que notre identité première. Non pas plus importante hein, mais disons tout aussi importante : buzzer, c’est construire un réseau virtuel d’amitiés qui ont, elles aussi, un sens. Elles mettent en lien ce qui n’aurait peut-être jamais été mis en lien. Dans les mots du sociologue F. Granjon :

«Ces identités narratives sont autant de prises pour des « conversations » et créent des opportunités dialogiques conduisant à des ajustements réflexifs fins de la distance à soi et aux autres. La possibilité de constitution de cercles relationnels étendus dont les membres peuvent appartenir à des espaces sociaux éloignés des milieux de sociabilité ordinaires (famille, amis, collègues, etc.) a notamment conduit à ce que se développent des recherches portant sur la constitution de ces réseaux d’« Amis », leur morphologie sociale, leur structure topographique ou, plus rarement, sur les motivations et le sens social de ces engagements numériques de soi couplés à des mobilisations d’autrui. » [2]

Reste donc à savoir si le lien social se délite ou se développe sous l’influence de ces réseaux sociaux. La question à vrai dire est plus exactement celle d’une superposition de deux liens sociaux dont l’agencement est parfois problématique. Opérant sur un mode distinct, le lien social virtuel a sa structure propre et celle-ci n’est parfois pas compatible avec le lien social empirique : une blague fb qui suscite 43 likes (cc Renaud Sawaya) ne sera sûrement pas drôle en vrai. Certaines amitiés n’ont un sens qu’en tant qu’elles demeurent virtuelles (ouais c’est triste). Si la création d’une identité virtuelle induit potentiellement des risques individuels et collectifs (addictions, exhibition de soi, perte d’identité, narcissisme, harcèlement, violence, conséquences politiques et sociales délétères [3]) le contrôle de celle-ci rend possible la création d’une intersubjectivité nouvelle, d’un véritable champ de conscience commun.

kkk


[1] Heidegger, dans un registre légèrement différent, condamnait la conception exacte mais non vraie que l’homme moderne se fait de la technique comme outil (ce qu’il appelle la conception « anthropologique et instrumentale de la technique »), sans voir le péril ontologique que l’essence de la technique (gestell) fait courir à l’homme dans son mode d’être-au-monde. (Heidegger « La question de la technique », in Essais et conférences).

[2] https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2011-1-page-99.htm

[3] http://www.lecese.fr/content/lsrs2014